Poèmes — 1992–2026
Enrico Lévesque
Je marche à côté d’une joie D’une joie qui n’est pas à moi — Hector de Saint-Denys Garneau, Accompagnement
Accepterais-tu de me suivre
dans une fissure d’Éden
entourée de rosiers sauvages
Si je marchais dans une clarté mauve
vers des éclipses encore vierges
dans un ruisseau clair et dense
Si je t’appelais par une brise dérobée
au creux enrobé d’un doux parfum
frais comme du sel indigène
Accepterais-tu de me suivre
où que j’aille dans ce jardin
sur des chantiers abrupts
comme une falaise enracinée sur un terrain vague
qui tombe au détour cursif vers l’amour
2013
Oui, je te suivrai
Je pars, et je suis prêt
Je viens car je t’aime, Seigneur
et tu vis dans mon cœur :
tout mon sang coule pour toi
Seigneur, mon Dieu
j’ai hâte à chaque matin
d’accueillir ta lumière
En ouvrant ma fenêtre
ta lumière vient dans ma chambre
et des chants glorieux
retentissent dans mes pensées
2020
pendant longtemps malgré la peur
rester là sur la rive de l’autre
à espérer la lumière qui viendra un jour
de soi vers l’autre et de l’autre à soi
dans la tempête au milieu des échanges
la lueur provient des deux rivages
2024
entaillées
dans la forêt de nos amours
ces pages
comme un escalier
jusqu’au centre de nous deux
dans la simplicité
je te garantis le repos
viens marcher entre les branches
reste ici
je te promets la paix
comme un arbre dans un cahier
qui s’ouvre pour te rafraîchir
à l’ombre du temps
2025
mon frère se trouve dans le coma
depuis fort longtemps
qu’est-ce qui le fait tant dormir
ça fait si longtemps qu’il rêve
qu’est-ce qui fait qu’il est toujours
si profondément endormi
quelqu’un va-t-il le réveiller
il est arrivé quelque chose
quelque chose de grave
un traumatisme transcendantal
un blocage total
pas normal
qu’est-ce que je peux faire pour le réveiller
prisonnier de son imagination débordante
il s’est créé un monde parallèle
et le rêve l’a emporté complètement
il a perdu tout contact avec la réalité
ses sentiments, déconnectés
ses émotions, piégées là-bas
impossible de les rejoindre
mais comment faire pour le réveiller
il faut trouver le moyen d’entrer profondément
à travers un canal de l’autre monde
et parler, pour dire, avec autorité :
allez ! debout ! lève-toi, rêveur, participe !
le monde ici aussi en vaut la peine
2023
peser sur l’autre
et souffrir en silence
sentir le poids du marteau
cogner sur l’enclume
à répétition
voir l’autre s’enliser
sans issue
submergée d’inquiétude
et sombrer avec elle
sans pouvoir rien y faire
2024
je suis resté là
à pleurer
dans la douleur
l’incompréhension
et la honte
« ça ira mieux »
je me suis dit
dans ma fuite
« sans moi
à la maison »
mais
tout s’est écroulé
sans moi
à la maison
2025
au milieu de nous deux
entre nos sourires discrets
soudain s’est levé le soleil
et toute la lumière avec lui
rien entre nous qui nous sépare
autre que l’espace entre nous
rempli d’intimité
entre nous
ce lieu commun
ce château fort
qui nous isole du reste du monde
et pourtant
un rien pourrait l’anéantir
il suffit d’un geste las
d’une parole irréfléchie
ou d’un regard trop flou
pour étendre la nuit
et faire mourir le soleil
et le silence devient soudain
vide de rien
2013
accroche-toi
même si l’essoufflement nous gagne
même si le cœur nous échappe
même si notre espace se rétrécit
mes idées courent
mais elles y reviennent toujours
entre nous
dans cet espace
où nous pouvons nous réfugier
avec le rituel de nos habitudes
et les conventions de nos coutumes
dans mes différences et mes contraires
j’y reviens toujours
2020
deux grandes solitudes
assises l’une à côté de l’autre
face au jour qui s’efface
leurs regards se fondent
dans un horizon partagé —
le silence aux aguets
main dans la main
elles traversent le temps
comme des ombres furtives
sur le fil de l’attente —
angoisses retenues
entre leurs doigts crispés
elles sentent sous la peau
les battements sourds
d’un amour qui se tait —
mais ne s’éteint jamais
2025
dans la fatigue du soir
sur le sentier des amours
elle accroche son manteau
elle me couvre de confidences
pour résister à la nuit
qui vient toujours
— prendras-tu encore ma main
pour traverser la pénombre ?
mon cœur
dans ta main
pour toujours
— bien sûr
je t’accompagne
jusqu’à l’aube
2025
je te regarde
assise tranquille
au début de ta vie —
à observer
à douter
que s’est-il passé ?
tu as grandi
trop vite
vas-tu enfin déployer tes ailes ?
en comprends-tu assez pour t’envoler ?
dis-moi
as-tu assez confiance
en toi ?
l’ai-je été suffisamment
bienveillant ?
l’es-tu assez pour toi
bienveillante ?
2025
Nous attendrons patiemment, à l’extérieur du mur érigé pour nous tenir à l’écart — femmes exilées, en marge d’une société dirigée par des hommes assoiffés de sang.
Nous avons subi des sévices multiples, écouté les plaintes, essuyé les abus. Nous avons rêvé d’un autre monde, couchées dans nos chambres, ou debout dehors, avec nos enfants près de nous, jouant avec eux pour alléger la souffrance, espérant qu’un jour meilleur viendrait, avant qu’il ne soit trop tard, avant la fin du monde.
Nous avons veillé sur nos parents, pansé les blessures, consolé les malheureux. Nous avons pleuré nos peines et dormi avec le mal à nos côtés, dans l’angoisse des prochaines attaques, à surveiller… à aimer malgré tout… jusqu’à nous attendrir.
Nous avons gravé notre histoire sur les tablettes de nos cœurs et aimé l’homme jusqu’à le laisser entrer dans nos ventres, jusqu’à le faire jaillir de nos reins. Nous avons offert nos corps pour enfanter l’humanité, et nous espérons pour elle toutes les belles attentions dont nos mères nous ont témoignées.
Notre histoire est celle de notre résistance, de notre espérance, de nos rêves et de nos mains tendues. Nous avons nourri, embrassé, chéri nos enfants. Nous les avons regardés jouer dans les prairies, escalader les montagnes, et redescendre vers les villes. Nous les avons observés, corrigés, et nous espérons pour eux le meilleur de nos vies, le meilleur de nos pensées, le meilleur de nos rêves.
L’humanité que nous avons enfantée nous a été enlevée. Le mensonge, la cupidité et l’avarice nous l’a volée. Mais nous gardons espoir qu’elle nous reviendra un jour, même dans la souffrance, le malheur ou la mort.
Nous vous avons donné en cadeaux notre dévouement, notre générosité, notre tendresse — à vous, nos enfants — et nous vous avons observés grandir. Nous vous avons portés en notre sein… et nous continuerions jusqu’à nous laisser mourir de fatigue et d’épuisement, s’il le fallait.
Nous sommes femmes parmi les femmes, mères parmi les mères, témoins de vos vies et de vos morts — vous, nos enfants, malheureux dans ce monde étrange, devenus tels que nous ne l’avons jamais voulu.
Ne nous accusez pas de vos malheurs, car si l’histoire avait été écrite de nos mains, au lieu de notre sang, il en aurait été tout autrement.
Sachez, ô hommes, que vous nous reviendrez assurément, puisque nous retournerons tous et toutes, un jour ou l’autre, d’où nous sommes venus.
2025
dans sa chambre
je pense à lui
avec ses jouets
ses petits souliers…
je l’entends encore
me parler doucement
de sa voix claire
résiliante jusqu’à la mort
je laisse la fenêtre ouverte
à chaque nuit
au clair de lune
afin qu’il puisse
encore et encore
aller et venir
2025
l’intimité
que je n’atteins pas toujours
que je ne vois pas
et que je n’entends même pas
c’est bien là pourtant
dans le silence de nous deux
que l’intimité tout à coup
devient monde
et je le vois
ce monde immense qui se rapproche
tout doucement
comme si le ciel nous enveloppait
l’intimité comme une fontaine
sortant d’on ne sait où exactement
et qui va
on ne sait où précisément
et qui nous emporte
l’intimité bien étrange
à la fois si proche
à la fois si lointaine
et qui nous échappe
si souvent
ce sentiment si familier
si infini…
comment te garder près de moi dans mon cœur
dans mes os tous les jours à toutes les heures
comment te connaître profondément pour toujours ?
2004
jusqu’aux yeux givrés
dans le froid gelé
épris de glace et de vent
nos regards restent figés
sur la clairière immaculée
la lumière nous éblouit
miroir d’argent sous nos pas feutrés
là où le silence murmure encore
où l’hiver perdure entre nous
nos souffles s’égarent en brume pâle
se mêlent aux cendres du jour finissant
et sous l’ombre des cimes cristallines
le temps s’endort dans un éclat blanc
2025
chercher partout
la main tendue
perdu
chercher le cœur
chercher la tête
chercher le réconfort
chercher toujours
sans arrêt
sans appui
perdre le sens des choses
perdre son chemin
tout perdre
et rien
rien à trouver
rien à percevoir
rien à s’accrocher
2024
le jardinier a pris la rose
et l’a gardée longtemps près de lui
très longtemps
avant de la laisser dehors
dans son jardin
il l’a arrosée
il l’a nourrie
et il l’a réchauffée la nuit
quand elle pleurait à cause du froid
quand ses épines se tournaient vers elle
tellement le froid lui faisait mal
tellement la nuit lui faisait peur
longtemps, vraiment
très très longtemps
il lui a semblé, à la rose
le temps qu’elle est restée là
sans son jardinier
sans la chaleur du jour
sans la douceur de l’été
puis un jour, elle a fleuri
et des petits amours sont sortis d’elle
entre les ronces et les épines
des milliers de petites fleurs
des petits soleils parfumés
qu’on voudrait croquer
et le jardinier, fier de son œuvre
avec toute son admiration, lui a dit :
« Vois comme tu es belle :
des milliers d’étoiles sont sorties de toi »
2020
Un soir, j’ai traîné dehors jusqu’au crépuscule, puis je suis rentré chez nous pour me réchauffer. J’avais dans la tête encore les échos des rues quand je suis rentré — et j’ai oublié de te saluer, mon ami.
Je me suis couché le regard ancré dans un désert aride, et j’ai dormi le pied perdu dans le vide. Au matin de bonne heure, j’ai eu envie de te dire bonjour, mais j’ai vite oublié.
J’ai crié à l’aide avant de tomber.
Je suis resté dans la nuit depuis ce jour.
Pardonne-moi, mon ami. À présent que je suis aveugle, tu es là tout près, et je vois plus clair grâce à toi. Sans jamais t’arrêter, tu m’as guéri, et je ne fais que commencer à percevoir et à apprécier le bien que tu me fais.
Pardonne-moi, mon ami ! Je suis béni d’être plus dépendant — sinon, jamais je n’aurais pu t’aimer comme tu le mérites.
Ce pain que je ne vois pas me nourrit, et je me sens si bien. Cette eau que je peux boire me rafraîchit jusqu’au cœur. Je sens mon sang qui reprend vie, et mes idées qui s’éclaircissent enfin — comme un miracle !
Chaque matin, tu prends mon bras et descends avec moi au bas de la rivière, où le soleil se lève. Et sur ma peau, la chaleur du matin me fait du bien. La lumière agit sur mon cœur, et je n’ai plus l’impression de marcher, ni de vivre dans la noirceur. Merci beaucoup.
Pardonne-moi ce jour où j’ai laissé de côté ton affection. Malheureusement, dans tes bras, j’ai continué longtemps de m’inquiéter. Pardonne-moi tous les jours d’oubli qui ont suivi. Comme une avalanche détruit les maisons, j’ai laissé la nôtre ensevelie sous d’épaisses neiges. Oh, pardonne-moi !
Aujourd’hui que je dépends de toi complètement, sans te voir, ton visage me manque, et ta main m’est si chère.
Marche encore avec moi jusqu’au matin. Nous pourrions aller le long de cette rivière et prendre un bain. C’est au lever du jour qu’on sent vraiment l’influence du soleil sur la peau — qui vient dans le sang réchauffer le cœur.
Marche encore avec moi jusqu’au matin. J’aime tellement me promener avec toi. Ta compagnie, pour moi, est comme mille rayons de ce soleil. Je n’ai jamais oublié la chaleur de ta présence à mes côtés, parce que tu ne m’as jamais quitté.
Reste encore avec moi, ensemble, tous les deux, en espérant y demeurer pour toujours.
2020
dès les premières lueurs du matin
comme un enfant
égaré dans sa douleur
le visage caché dans ses mains
quand je vois l’homme que je suis devenu
le visage perdu
je supplie !
et mon Père qui vit
rempli de miséricorde
remplit mon âme
mon cœur alors veut exploser jusqu’au soir !
2021
en mettant le doigt dessus
la docteure m’a libéré
la douleur vive
m’a révélé son nom
mieux la connaître
enfin
me permet d’envisager
guérir à chaque pas
2026
Au pied d’un arbre, dans un jardin
Un homme, et mille ans de vie
Des larmes coulent à flots sur son visage
Ses yeux, bien enfoncés dans une terre invisible
Il voit plus clair, de tout son cœur
Une puissance s’est déposée sur ses épaules
Il porte des peines qu’il ne connaissait pas
Des souffrances qu’il ne pensait pas lui appartenir
Rendu au bout tout à fait du voyage
Son âme s’est éclatée
Elle gît au pied d’un arbre
Et mille ans de vie ornent ses pensées
2013
tombé
comme une larme
à répétition
tombé plusieurs fois
au cœur
comme un ciseau sur le roc
près de toi
transpercé
chaque fois
tu me relèves
tombé à répétition
me voilà devenu
ton œuvre
2024
Ce matin, comme la première fois
en paix, je rentre dans le repos
Mes espérances enfin trouvent la voie promise :
la clémence est venue recouvrir mes esprits
Le bon Seigneur a pris mon cœur entre ses mains
l’a élevé sur le dos d’un ange
et mon âme, mon être en entier, demeure
transformé, renouvelé — des pieds à la tête
Des fruits en pensées s’ouvrent dans mes souvenirs
Satisfaite d’avoir servi, mon âme est nourrie
Dans le ciel, libre, au-delà des nuages blancs
le soleil, l’espoir et la paix me réveillent
2020
je n’ai rien emporté
sinon cette lumière
qui perlait sur les branches
quand nous parlions de Dieu
ton silence me parvient
comme une pousse fragile
au creux des mots
je suis devenu désormais
le murmure qui fait germer
les bourgeons après l’hiver
2025
j’ai décidé de percuter le monde
avec candeur
et sacrifier ma vie
au service des autres
comme une mère —
sans colère
sans jamais céder
droite
douce
brûlante
en m’abreuvant continuellement
à la fontaine de toute justice
2024
J’ai raconté à mes filles, dernièrement, un événement malheureux que j’ai vécu enfant, lorsque j’ai pleuré dans mon garde-robe après mon premier jour à l’école secondaire. Ce jour-là, on m’avait bousculé dans les corridors, et j’étais tombé dans les escaliers après avoir été légèrement accroché. En rentrant chez moi, j’ai lancé mon sac par terre et crié à ma mère que c’était une école de fous, que je ne voulais plus jamais y retourner. Je me suis assis au fond de mon garde-robe et j’ai pleuré. Puis, à haute voix, j’ai demandé : pourquoi suis-je handicapé ? Pourquoi moi ? Pourquoi ne suis-je pas resté mort après l’accident ?
— J’ai été frappé par une voiture à l’âge de 7 ans et j’ai miraculeusement survécu. Cependant, je suis resté sévèrement handicapé en raison d’une parésie aux quatre membres. J’avais beaucoup de mal à marcher et à rester stable sur mes deux pieds. Au secondaire, les autres élèves ne faisaient pas attention à moi lorsqu’ils se précipitaient dans les corridors et les escaliers. —
Assis dans mon garde-robe, en pleurnichant sur mon sort, une pensée m’est venue : si je n’étais pas mort lors de l’accident, c’était parce que j’avais une mission à accomplir sur cette Terre. Peut-être un ange invisible m’avait-il soufflé cette idée pour me consoler. Je me suis accroché à cette conviction et suis aussitôt monté à l’étage pour annoncer à ma mère que je savais pourquoi j’avais survécu : j’avais une mission à accomplir.
Quelques années plus tard, jeune adulte en voyage dans l’Ouest canadien, j’ai entrepris un jeûne de trois jours dans la forêt avec cinq autres jeunes. Nous nous trouvions dans la jungle, quelque part à l’ouest de l’île de Vancouver. Après une longue marche pour atteindre un site près d’une rivière, nous avons partagé un repas le vendredi soir avant de commencer notre jeûne. Chacun avait choisi un endroit isolé où passer les nuits de vendredi, samedi et dimanche. Nous devions nous retrouver le lundi matin pour rompre le jeûne et partager nos expériences.
Après avoir failli me perdre dans la végétation dense de la montagne, j’ai opté pour un coin paisible au bord de la rivière, où j’ai installé une toile sur un billot de bois, au-dessus d’un lit naturel de gravier fin. L’Amérindien qui nous avait invités à ce jeûne expliquait que, selon leur tradition, les jeûnes servaient à recevoir des visions et des réponses à leurs prières. Je venais d’apprendre l’histoire de la Première Vision de Joseph Smith et, moi aussi, je voulais voir Dieu. C’était ma motivation pour ce jeûne.
Le samedi s’est bien passé. Le matin, je me suis baigné dans la rivière et j’en ai bu une gorgée. L’eau venait d’un glacier : elle était claire et rafraîchissante. Mon campement était installé dans un canyon étroit, creusé par la crue printanière. À quelques centimètres de mon lit de graviers, l’eau coulait doucement. En observant les roches polies par l’érosion, j’ai pensé que, tout comme la rivière parvenait à se frayer un chemin, je pouvais moi aussi apaiser mon esprit en méditant au soleil. Alors, j’ai ressenti une sensation étrange : un frisson agréable remontant le long de mon dos, comme si un courant d’eau passait à travers moi. Mes pensées se sont apaisées, et pour la première fois de ma vie, j’ai goûté au silence intérieur. C’est à ce moment qu’un papillon est venu se poser sur mon bras, ce qui m’a empli de joie.
Plus tard, en explorant les environs, j’ai découvert un grand bassin où la rivière s’élargissait. J’y ai aperçu une biche et son faon en train de boire. Ce spectacle paisible m’a profondément touché.
Le dimanche matin, l’Amérindien est venu me voir pour s’assurer que tout allait bien. Il m’a appris que deux participants avaient abandonné la veille, ne supportant plus la faim. Il ne restait plus que moi et une jeune femme, installée au sommet de la falaise d’en face. Lui-même ne jeûnait pas afin de veiller sur nous. Il m’a offert un demi-pamplemousse, disant que je devais manger un peu.
Dans l’après-midi, j’ai été pris de violentes douleurs au ventre. Allongé sur mon lit de fortune, sous la pluie, je me suis laissé envahir par des pensées confuses et angoissantes. Je suppliais Dieu de me répondre. Je me rappelais ma conviction d’avoir une mission à accomplir, mais laquelle ? J’étais persuadé d’être destiné à quelque chose de grand, de significatif.
C’est alors que, dans un dernier élan de désespoir, j’ai posé la question : « Mais quelle est ma mission ? »
Aussitôt après, j’ai tourné la tête vers le sommet de la falaise et j’ai revu la biche et son faon. Une paix soudaine m’a envahi. Toutes mes angoisses se sont dissipées en un instant. Et j’ai compris.
Était-ce une voix, une pensée ou une révélation divine ? Peu importe. L’idée était claire, indiscutable : ma mission était d’être heureux, de trouver une épouse, de la rendre heureuse, de rendre mes enfants heureux, et d’apporter du bonheur autour de moi. C’était ainsi que je pouvais changer le monde : en répandant le bonheur, une personne à la fois. Je comprenais que le bonheur était une force, capable d’illuminer le monde, cercle après cercle.
Après cette expérience, je me suis endormi, en paix. Le lendemain matin, il pleuvait encore un peu, mais j’étais bien protégé sous ma toile. L’Amérindien est revenu tôt avec une préparation salée de gruau froid, m’expliquant qu’il était important de rompre mon jeûne ainsi. Puis, il m’a invité à rejoindre les autres pour le déjeuner.
Lors de notre dernière réunion, nous avons partagé nos expériences, comme le veut la tradition amérindienne. J’ai raconté mon histoire et conclu que le but de la vie était d’être heureux. L’Amérindien a alors déclaré qu’il savait que je disais la vérité. Il avait entendu de nombreux témoignages et sentait que mes paroles étaient sincères. Cela m’a touché, même si je n’ai jamais pensé qu’on pouvait douter de mon expérience.
Un an plus tard, j’ai rejoint l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, convaincu que cette Église était dirigée par un prophète de Dieu, et que Jésus-Christ pouvait m’enseigner à vivre heureux.
Mes filles avaient 4 et 5 ans lorsque je leur ai raconté cette histoire. Je leur ai expliqué que ma mission était de rendre leur mère et elles heureuses. Elles ont adoré cette histoire.
Un matin, ma plus jeune insistait pour jouer à mon ordinateur, malgré mes refus répétés. J’étais en train de remplir le lave-vaisselle et, à bout, j’ai fini par crier un « NON ! » retentissant. Elle s’est enfuie en pleurant.
Pris de remords, je suis allé m’asseoir dans le salon. C’est alors que ma fille aînée m’a interpellé : elle n’aimait pas que je fasse pleurer sa sœur. Puis, elle m’a rappelé que j’étais en train d’échouer ma mission. J’ai reconnu qu’elle avait raison. Je suis allé demander pardon à ma fille. Elle est aussitôt venue dans mes bras.
Je suis heureux de voir que mes filles écoutent vraiment mes histoires. Et qu’elles les utilisent pour m’aider, moi aussi, à remplir ma mission.
2014
entends-tu, mon ami ?
vois-tu cet oiseau qui s’agite ?
c’est le bonheur qui fait son nid
c’est la paix avec ses étincelles
c’est l’éclat d’un cœur croyant
la main d’un Père aimant
qui travaille discrètement
la mélodie d’un océan de cristal
entends-tu, mon ami ?
le chant des chœurs célestes
le cri silencieux des pierres
la douce voix de notre Mère
la Terre et sa nature généreuse
comprends-tu le désir de notre Dieu ?
apprends donc à nourrir cet oiseau délicat
c’est le bonheur qui fait son nid
2020
laisse-la venir
poser un baume
sur ta méchanceté
prononcer une bénédiction
sur ta colère
laisse la te sanctifier
te rapiécer
reviens
traverse le dernier jour
quand nous descendrons
tous ensemble avec Sion :
« CEUX QUI ONT LE CŒUR PUR » D&A 97:21
2025
dans la douleur
la misère et les pleurs
comme des semences
éparpillés sur la terre
nous nous enfouissons
avec l’espoir de grandir
un jour
et d’atteindre le ciel
dans la patience
croire
servir autrui
les mains tendues
pour apaiser le feu
mourir
pour ressusciter un jour
de l’autre côté du monde
2025
tendre la main
donner généreusement
comme on verse de l’eau dans un vase
sans compter
sans regarder
sans s’en soucier
jusqu’à ce que ça déborde
sans s’inquiéter d’en perdre
ou d’en gaspiller
tendre vers l’autre
en espérant que l’eau soit bonne
en espérant que la joie surgisse
et que la vie nous surpasse
2023
je parle avec Dieu
Il m’aide
dans mon entourage
on m’a toujours aidé
l’histoire de ma vie
est un miracle collectif
2026
entre les grandes montagnes de l’Ouest
au-dessus de moi dans les airs
volait un aigle en faisant des ronds
longtemps, je l’observai
prenant de l’altitude
d’une circonvolution à l’autre
il s’élevait doucement
dans la pureté des nues
rendu au bon endroit, au bon moment
déployant très grand ses ailes
sans effort, sans même un seul battement d’ailes
à une vitesse vertigineuse
il s’éloigna hors de ma vue
confiant d’une puissance invisible
quelque part en altitude
sa patience le projeta
à l’autre extrémité du ciel
2023
ici
j’ai trouvé dans ma chambre
une table
remplie de nourriture
j’ai mangé dessus
tous les fruits
tous les vivres
et puis
le désert s’est étendu sur la table
et je me suis endormi
à mon réveil
le déjeuner était déjà prêt
2024
ce qui nous arrive
dans un premier temps
nous traverse instantanément
après coup, quand ça nous arrive
on y réfléchit
habituellement, ça nous prend par surprise
même si ça nous dérange, ça nous arrange
de penser qu’on y est pour rien
les choses qui nous arrivent
nous laissent parfois indifférents
mais en réalité, ça laisse des traces
inévitablement
car la structure de nos pensées
se métamorphose en silence
qu’on le veuille ou non
à mesure que les choses nous traversent
2013
à l’intérieur de mes pensées
j’accumule tout un bagage
laissé là par le mouvement des choses
dans leur voyage en passant chez moi
2021
les pensées dans le monde
provoquent le mouvement des choses
mais même si les choses passent
les pensées restent
bien ancrées
comme un véhicule en mouvement
dans lequel on se réfugie
alors que tout autour
le paysage se métamorphose
2021
au centre de nous deux
dans un tourbillon
continuellement
sans jamais s’arrêter
c’est la métamorphose
mondes innombrables
multitudes en formation
2020
sans être toujours confortables
auprès de mes amours
mes désirs m’y ramènent toujours
2023
marcher malgré tout
quinze années de souffrance
pour des niaiseries
que tu m’as laissé faire
j’ai désiré marcher pour toi
pendant deux ans de plus
malgré ma condition
j’ai repris la canne à la main
comme une offrande à Dieu
je riais de ma souffrance
sublimée dans ma prière
mon obstination refusant d’avoir mal
jusqu’au dernier jour
en un éclair
où la douleur aiguë m’a frappé de nouveau
dans un effondrement soudain
sur le sol
j’ai contemplé la fin
2026
J’ai perdu mes rêves — estompés, tous disparus — ma volonté s’est distillée.
Parce qu’Il m’aime, je me suis effacé pour Lui faire de la place, et Il a pris toute la place. Parce que je L’aime, j’ai accepté la métamorphose. J’ai décidé de disparaître : j’ai décidé de Le suivre.
Il m’a promis une vie meilleure, dans un avenir encore inconnu. La confiance a tout remplacé. Mes espoirs résident tous en Lui.
Il a basculé ma vie, chaviré mon cœur, fortifié mes mains. Il me donne des désirs purs et des pensées sublimes.
Je suis tout nouveau à ceci — un peu perdu, je l’avoue — sans Lui, dans ce monde, je suis vraiment perdu.
Il m’aime, et je L’aime aussi : c’est tout ce qui compte. Voilà notre histoire d’amour. Sur un nouveau sentier, dans Ses bras, je suis transporté dans un pays que j’aime. Mon cœur se transforme. Ma vie change. Mes rêves changent : ils deviennent plus simples, plus beaux, plus vrais.
La source de mon bonheur change. Mes yeux changent. Mes cheveux tombent — mon orgueil aussi, tranquillement.
À l’intérieur, me soumettre à Dieu : vivre de Sa volonté comme vivre de l’air. Tel est mon idéal, telle est ma passion.
2021
faire demi-tour
baisser la tête
se mettre à genoux
et supplier
pour demander pardon
et recommencer encore
2025
Dans ma jeunesse, lorsque venait le temps d’aider quelqu’un financièrement, je comparais toujours le montant que je m’apprêtais à donner au prix d’une caisse de bière. Je me disais que si j’acceptais de dépenser cet argent pour m’amuser, je pouvais aussi bien prendre un montant équivalent pour aider quelqu’un dans le besoin. J’appliquais ce principe pour justifier mon désir d’aider.
Je revenais du travail le jour où j’ai pris la décision de partir en mission. Les déplacements dans le métro de Montréal ont toujours été pour moi un défi à cause des longs corridors interminables. Les stations de métro sont construites pour accommoder les trains, pas les gens — surtout pas ceux qui, comme moi, ont du mal à marcher. Ce jour-là, quand je suis arrivé au coin de la rue De La Roche, après être descendu de l’autobus qui longe la rue Laurier, à peine avais-je franchi le coin que ma hanche s’est mise à me faire très mal, tellement que je devais m’appuyer sur les clôtures le long du trottoir entre Laurier et Saint-Joseph pour éviter de m’écrouler.
La distance entre l’arrêt d’autobus et l’immeuble où j’habitais sur De La Roche fait environ 140 mètres, mais je n’arrivais pas à m’y rendre. J’avais lancé ma canne au bout de mes bras quelques jours avant ce moment décisif.
C’est à ce moment-là, paralysé par une douleur aiguë, que je me suis mis à prier mon Dieu : « Ô mon Père, laisse-moi partir en mission! J’ai marché pendant quinze sur une hanche disloquée à faire des niaiseries, sans but, sans directions; je peux bien prendre deux ans de ma vie à marcher pour toi. La douleur ne me dérange pas, pourvu que je puisse te servir. Je te dois bien ça. » Ayant reçu de l’Esprit la confirmation que je partirais, je me suis traîné jusqu’à la maison. J’avais obtenu l’assurance que je désirais. J’ai donné ce jour-là ma douleur en offrande à Dieu.
Quelques années plus tard, au centre d’entraînement des missionnaires de Provost aux États-Unis, mon président de branche m’a demandé pourquoi j’avais décidé de faire une mission. Au moment où j’allais dire que mon attachement à Jésus‑Christ me poussait à le servir, j’ai pensé à sa bonté envers moi; sachant que c’était la source de mon dévouement — puisqu’il m’a aimé le premier à travers les missionnaires qui m’ont enseigné, les membres de ma paroisse et le Saint-Esprit — et c’est ainsi que je lui ai répondu.
Un peu plus tard, un médecin du centre m’auscultait pour clarifier ma condition de santé. Je me souviens de la surprise dans son regard lorsqu’il a mis le doigt sur ma tendinite aiguë. Il a exprimé son doute par rapport à ma capacité de faire du vélo. Je lui ai dit que je pouvais certainement. J’avais peur qu’on me renvoie à la maison à cause de mon handicap; mon regard devait avoir l’expression de quelqu’un qu’on met au défi. Et pourtant, je ne mentais pas. J’ai fait du vélo chaque année depuis le premier printemps après l’accident que j’ai eu à l’âge de sept ans. Au contraire, le vélo m’a permis d’avoir plus de mobilité.
On m’a laissé partir au champ de mission avec la directive de toujours me permettre d’utiliser une voiture. Je me suis procuré un vélo dès les premiers quartiers où j’ai servi; je l’ai gardé plusieurs mois, jusqu’à ce que je trouve quelqu’un qui en avait plus besoin que moi.
Les difficultés et la douleur m’ont forcé à réutiliser la canne au bout d’un an. À cette époque, lors d’une discussion avec un frère affligé par un type d’arthrite très rare et très douloureux, je me vantais que je pouvais marcher en mission par la grâce de Dieu, sans trop de douleur, même avec ma hanche et mon handicap. Il m’a dit alors affectueusement : « Wait until you come back home. It’s not going to last forever. »
Le dernier jour de ma mission (au bout de deux ans) — tous les missionnaires qui retournaient chez eux étaient invités à manger à la maison de mission où le président et sa famille habitaient — je suis sorti après souper pour aller chercher mes Écritures laissées dans la caravane. Quand je suis descendu du véhicule, un éclair de douleur m’a paralysé soudainement à la hanche, et je suis tombé par terre sur la pelouse devant la maison. Je suis resté étendu sur le sol pendant un long moment, le temps de réaliser que mon dernier jour de mission marquait la fin de ma bénédiction.
2026
Le chemin de la présence — 43 poèmes