Poèmes choisis — 1992–2026
Enrico J. Lévesque
De « j’embrassais mon mirage » (1992) à « jusqu’à te ressembler » (2026) : la peur que l’image se dissipe est devenue désir de devenir image en métamorphose. La trajectoire passe de l’épistémologie — comment voit-on l’autre ? — à l’ontologie — qu’est-ce qu’on devient ?
| *Poèmes 1 à 7 | 1992–2013* |
Le poète désire l’image de l’autre, non l’autre. La peur centrale : que la réalité dissolve le mirage. L’image est forteresse et illusion à la fois.
1992
nous nous regardions
nous nous quittions
nous nous désirions
nous nous laissions
dans l’embrasure de ta porte
tu te tenais là
belle comme un mirage
tu me regardais
et tu me souriais
un mirage, car encore
je n’ose croire
que tu m’aies ouvert tes bras
que tu m’aies offert ta bouche
je t’ai prise sur ma poitrine
tu m’as pris, plutôt
moi, je ne pouvais encore y croire
moi, je ne faisais que suivre
bêtement
je suivais l’image que toujours je désirais
je suivais un mirage
la peur, la joie dans l’âme
je ne comprenais pas, non
je ne comprenais pas pourquoi
pourquoi je n’ai fait que porter mes lèvres
inertes sur les tiennes
pourquoi je n’ai pu répondre ardemment
pourquoi j’ai eu peur de m’emporter
c’est que
tu étais tellement belle
si belle !
te regarder, t’avoir dans mes bras
me suffisait amplement
aussi réservé que j’ai pu l’être
j’étais comblé
je ne cherchais rien de plus
je n’en demandais pas tant
dans tes bras, je me trouvais
je partais
j’ai fait un pas craintif
j’ai avancé ma bouche
dans un geste gauche et chancelant
j’ai baisé tes deux joues
j’ai risqué ta bouche fraîche
contre mes lèvres brûlantes
et
tu m’as répondu
j’embrassais mon mirage
mon rêve en image devant moi
devant mes yeux
derrière mes paupières fermées
je sentais —
oh oui ! je sentais —
ton odeur, ta forme
ton goût sur mes lèvres
je goûtais mon mirage
mon rêve en image en moi
j’étais surpris, hésitant, gauche et maladroit
je ne saisissais pas encore ce qui m’arrivait
ce qui nous arrivait
ce qui me dépassait
je me trouvais là
et je t’embrassais (toujours aussi réservé)
je ne comprenais pas pourquoi j’hésitais
j’avais peur
peur de te voir t’éteindre
de voir s’effacer mon mirage
mon rêve en image dans mes bras
sur ma bouche
contre tout mon corps
peur de m’apercevoir
en y risquant trop d’ardeur
que tu n’étais qu’un mirage
qu’une image en rêve devant moi
je ne comprenais pas, non
je ne comprenais pas pourquoi
pourquoi suis-je resté si chancelant
si hésitant
dans tes bras
sur ma bouche
je pouvais sentir ton désir
Je goûtais ton désir
mais je restais toujours
aussi chancelant
aussi résistant
car de toujours te voir
sans te toucher ni te demander
s’imprégnait en moi comme un songe
j’essayais de comprendre pourquoi
pourquoi ai-je fait encore l’insignifiant
je restais là
pendu à tes lèvres
niais
je baisais ta bouche
sans trop y mettre d’ardeur
ne croyant pas
cherchant encore en moi
la force d’agir vitement
j’étais pendu à tes lèvres
niais
comme un enfant qui embrasse pour la première fois
peur dans l’âme et joie dans le cœur
qui embrasse et se laisse bercer
par le goûter d’un doux mirage —
un beau rêve en image devant soi
une femme belle que l’on sent depuis longtemps
vivre en soi comme dans le monde au printemps
2006
Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
Qu’est devenu mon cœur, navire déserté ?
Hélas ! Il a sombré dans l’abîme du Rêve !(Émile Nelligan, Le Vaisseau d’or)
J’ai laissé le rêve engloutir ma vie complètement, jusqu’à me mêler moi-même avec lui. Je me suis construit un navire de souhaits que j’ai chéri. Mais voilà qu’aujourd’hui, mon Vaisseau d’or s’est échoué.
La vieillesse me tue petit à petit et la réalité me rattrape malgré moi. L’orgueil, oh ! l’orgueil mesquin qui me donnait des ailes et me laissait planer sur l’adversité, s’est enfui loin de moi, piqué au cœur et percé de douleur ; je reste seul dans l’humilité de mes limites et de ma condition. Ma maison rapetisse de plus en plus, les murs se rapprochent et les corridors se rétrécissent sans cesse. Va-t-il me rester une issue ?
Existe-il le soleil ? Je n’ai plus de fenêtre pour voir la lumière dehors : ou l’ai-je jamais vue ? Des fois, je pense que la vie n’est pas réelle, mais qu’elle existe ailleurs, dans un monde parallèle ou chacune de nos pensées s’accumule comme un trésor qu’on ne découvrira que plus tard.
Ainsi la vie n’est que le rêve d’un rêve,
Mais l’état de veille est ailleurs.
J’ai du mal à accepter de me soumettre à la vie telle qu’elle m’est donnée.
Je préfère me blottir dans mes rêves, et ce, même si je suis seul à y croire, contre la réalité, et contre mon corps beaucoup trop faible pour mes ambitions. Je continue de croire jusqu’à mourir de stupidité, s’il le faut. Croire c’est la force de mes membres, la source de ma persévérance et la joie de mes efforts. Ma souffrance même de vivre trouve sa joie dans mes espérances, mes croyances et mon obstination.
Je veux rester dans mon illusion, faire un pas et me réjouir de ce pas, parce qu’il me rapproche du rêve, et rire de mes difficultés, absorbées dans ma folie.
Je continue de rêver. Je continue d’espérer que la vieillesse va s’éloigner et que la mort ne viendra que plus tard, juste un peu plus tard. Je refuse de sortir de mon sommeil. Laissez-moi rêver, sublimer ma souffrance et espérer ma guérison. Juste encore un peu, laissez-moi caresser le bonheur de croire.
La vérité est dure et je l’évite le plus habilement qu’il m’est possible d’y arriver, mais elle me rattrape rapidement. Elle sait me rejoindre dans mes endroits les plus sombres. Endormi, elle me réveille au milieu de la nuit. Elle me connaît mieux que je n’ai jamais su. Je la regarde avec ses yeux doux, la vérité, qui me dit : « Tu es handicapé, crois-moi ; tu vieillis. »
Comment lutter contre une telle vérité ? Comment échapper à cette fatalité qui nous rattrape sans merci ? Un jour, je me suis surpris à croire que je ne mourrai jamais, à cause de la vie qui m’a été donnée à plusieurs reprises. La jeunesse dans mes ailes me faisait croire à l’irréel et j’osais même croire que je serai vivant à jamais, mais la vérité est plus belle et plus grande encore que tout ce que je pouvais croire ; il me faut l’accepter maintenant et guérir enfin de ma maladie.
Ma maladie me ronge et je refuse d’en souffrir, et pourtant, la douleur envahit tout mon être, et le mal sournoisement me guette au détour.
Ma maladie, c’est la mort. Mon handicap, c’est de refuser d’y croire.
2013
j’ai tout préparé
tout y est
j’ai tout décoré
les murs, les tableaux, les visages
tout a été remodelé
exactement comme il le faut
rien n’a été laissé de côté
tout peut maintenant être joué
vraiment, je n’ai rien oublié…
enfin, je pense bien
— Que le spectacle commence !
mais voilà que
malencontreusement
le jeu des acteurs ne correspond pas
j’avais tout organisé pour une tragédie
mais rien ne va plus :
c’est la comédie !
le jeu s’échappe au décor
tout ce travail de conception
complètement inutile
à quoi bon m’épuiser à remodeler le monde
si les acteurs n’en font qu’à leur tête
et sabotent toute ta création ?
la réalité ne colle plus au décor :
comment pouvait-il en être autrement ?
en réalité
le monde n’est pas
tel qu’il est perçu
mais l’amalgame des mondes
tels qu’on les perçoit
le vrai monde se trouve au milieu
entre les choses que l’on voit
il est situé là
dans la friction des choses
et la dynamique du jeu des acteurs
le vrai monde est ce lieu commun
où l’on se croise
à l’envers du décor
2013
l’un après l’autre
mes pas sont jetés
projetés dans le vide
juste devant
vers la falaise d’en face
la montagne d’en face
en face de moi
chaque pas dans la lumière
chaque idée guidée
chaque jour j’avance
et chaque fois
j’arrive
la montagne d’en face
l’homme d’en face
en face de moi :
c’est moi
2013
le terrain de mes yeux s’effondre
et les chevaux de mon cœur s’enlisent
jusqu’à venir tout près d’en perdre l’esprit
en chute libre vers l’intérieur
je vois l’envers de qui je suis —
entre ma peur, mes faiblesses et ma folie
tant bien que mal
la vie ne s’arrête pas comme ça
et le monde et sa beauté
persistent encore quelque part
entre ma peur, mes faiblesses et ma folie
2013
j’ai gravé ton visage
dans le creux de mes prunelles
partout, je le regarde
et quand la lumière rentre un peu
c’est ton sourire que je vois
je suis occupé à faire des liens
entre les traits de ton visage
et les souvenirs derrière
ton sourire
ton nez
ton front
ton menton —
tout y est
sauf encore une chose
car je suis occupé présentement
à y graver ton œil
et je me perds dedans
tombé dans ton œil
je me sens bien
et je m’oublie un peu dedans
c’est là que je vois tout
avec la lumière qui me rentre dedans
c’est là que j’espère tout
dans le silence
entre ton œil et le mien
cet espace entre nous
immensément mondes
cet espace tellement grand
je me perds dedans dans mon voyage
et j’en grave chaque instant
2013
au milieu de nous deux
entre nos sourires discrets
soudain s’est levé le soleil
et toute la lumière avec lui
rien entre nous qui nous sépare
autre que l’espace entre nous
rempli d’intimité
entre nous
ce lieu commun
ce château fort
qui nous isole du reste du monde
et pourtant
un rien pourrait l’anéantir
il suffit d’un geste las
d’une parole irréfléchie
ou d’un regard trop flou
pour étendre la nuit
et faire mourir le soleil
et le silence devient soudain
vide de rien
| *Poèmes 8 à 15 | 2018–2021* |
Le poète nomme le mécanisme. La première vision réciproque ouvre une brèche, mais le masque social se consolide avant que la vérité ne blesse. Le pivot théorique : nous ne rencontrons pas l’autre, nous rencontrons nos images de l’autre.
2018
il ne me reste plus rien
qui m’attache
au loin, loin d’ici
plus rien qui m’empêche
plus rien qui m’arrête
je suis là, je te vois
tu es là, bien là
bien ici, je suis ici
je te vois, tu me vois
plus rien ne nous sépare
toi et moi
ici et maintenant
2019
Un soir, après une visite au temple, mon beau-frère me rappela une discussion que nous avions eue des mois plus tôt sur le fait que nous étions chacun dans notre bulle, sans trop en savoir sur l’autre, et même sans trop en savoir sur nous-mêmes. Nous nous disions que nous étions dans le monde, avançant chacun dans notre vie à tâtons, faisant nos expériences et cherchant à faire mieux que par le passé. Il me fit remarquer qu’il ne connaissait pas grand-chose de moi, de ce qui m’habite à chaque instant. Je ne connaissais pas beaucoup de lui non plus. De plus, cela fait longtemps que j’ai la forte impression de ne pas connaître grand-chose de moi-même, et par extension, des hommes en général.
J’ai fait une lecture très intéressante : il s’agit d’un chapitre du livre Temple and Cosmos de Hugh Nibley, intitulé « The Circle and The Square ». L’auteur y parle de la symbolique du cercle et du carré dans les civilisations anciennes, symboles que l’on retrouve dans les temples sacrés de nombreuses cultures, tant anciennes que modernes. Une image particulièrement marquante a nourri ma réflexion sur mon sentiment de désorientation dans le monde et sur la manière d’y remédier.
Chaque personne est, en quelque sorte, le centre de l’univers, le centre de l’univers tel qu’elle le conçoit ; et comment pourrait-il en être autrement ? Puisque nous nous mouvons dans le monde grâce à ce corps merveilleux qui nous sert de véhicule et qui préserve notre intégrité et notre identité. Sans lui, je pense que nous nous dissoudrions dans l’univers sans même en prendre conscience. De la même manière, notre corps spirituel, dans notre existence prémortelle, nous servait à la fois de véhicule et de protection, mais dans un tout autre monde que celui-ci. Ici, nous percevons l’univers qui nous entoure par nos cinq sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Toute l’information qui nous parvient du monde extérieur passe par l’un de ces cinq canaux. Chacun évolue ainsi dans sa propre sphère selon ce qu’il voit, entend, touche, goûte, sent, et ce qu’il comprend à travers le prisme de son expérience et de son interprétation. Chacun est, en quelque sorte, un nomade en perpétuel mouvement. Le seul moyen de trouver une certaine stabilité dans cette errance constante est de s’appuyer sur des points de repère pour être guidé sur la route.
J’en arrive à l’image qui m’a interpellé en lisant ce chapitre : le processus de transformation de la crème en beurre. Au départ, la crème est plus ou moins liquide. La matière solide est là quelque part, mais invisible. Sous l’effet d’une intervention humaine, la crème est battue ou agitée dans une baratte, encore et encore. Grâce à la répétition du mouvement circulaire, des grains solides de babeurre apparaissent. Ces grains sont la base du beurre. Le mouvement circulaire déclenche la transformation et, grâce à la force centrifuge, fait émerger un centre où le solide s’amasse : la base. Le mot latin fundamentalum tire son origine d’un terme signifiant aussi la base du beurre (babeurre) : les fondements. Nibley utilise cette image pour développer la symbolique du cercle.
Les points de repère mentionnés ci-dessus sont les pôles autour desquels nous tournons. Dieu nous donne ses commandements et ses principes doctrinaux comme des lois pour guider notre comportement. Nous évoluons dans un mouvement circulaire, d’expérience en expérience, à l’intérieur de ce cadre — d’où la symbolique du carré ou de l’équerre — jusqu’à ce que ces vérités immuables transforment nos vies.
Les sentiments éternels qui nous transforment n’apparaissent pas spontanément. Dieu utilise le Saint-Esprit ou la lumière du Christ pour éclairer notre intelligence et faire émerger en nous des sentiments comme l’amour, la droiture et la bonté. De même que le babeurre apparaît tout à coup dans la crème et la transforme d’une matière liquide en une masse solide, ces sentiments éternels, inspirés par Dieu, nous transforment en des êtres divins.
Les plus anciennes structures humaines découvertes de nos jours ont souvent une forme circulaire, avec des repères basés sur le mouvement des astres, des points de référence constants en lien avec notre position dans le cosmos. Il est évident que les anciens savaient que nous sommes en mouvement dans l’univers. Utiliser des points de repère tels que les solstices et les équinoxes nous situe dans le temps et l’espace, ce qui semble avoir permis aux civilisations anciennes d’atteindre une stabilité relative. Mais il y a plus encore. La cérémonie annuelle du roi de Babylone rappelle en tous points l’histoire de la mort et de la résurrection du Christ. À divers endroits du monde et à différentes époques, des cérémonies commémoratives retraçaient le plan du salut. Les anciens se remémoraient ce plan chaque année pour préserver une certaine stabilité. Et c’est encore ce que nous faisons aujourd’hui dans les temples.
Ainsi, le remède au mal du pays, au sentiment de solitude et de désorientation dans un monde étranger, réside dans la fréquentation du temple. C’est là que notre place dans le cosmos et le grand plan du salut nous sont rappelés. Dans la maison du Seigneur, on nous enseigne continuellement les principes de la doctrine du Christ, ainsi que les symboles et le langage éternel qui nous définissent depuis avant la fondation du monde et qui façonneront notre devenir éternel. L’Esprit de Dieu peut alors nous instruire directement et personnellement pour nous métamorphoser, à l’image des grains de babeurre — les fondements — qui amorcent la transformation de la crème en beurre dans un mouvement perpétuel.
2020
on est là, sans barrière
à s’observer penser
l’un pour l’autre
nos yeux observent
ils scrutent
espérant voir et ne pas voir
ils cherchent la raison des choses
ils veulent reconstruire l’univers
et croire
croire à ce filet de tendresse
ce bouquet de sentiments
à cet arrangement de nos sourires
et de nos beaux mots
ils nous emportent
(un peu quand même)
toutes nos images réarrangées
pour pointer tout le décor
vers ce lieu où nos yeux se plaisent
l’un pour l’autre
dans une histoire à se raconter
encore et encore
à revoir et se revoir
en boucle sans arrêt
passe-moi un film
une histoire d’amour
un mélodrame ou une comédie
peu importe
pourvu qu’on se voie beaux dedans
2026
mascarade dans l’univers
comme un astronaute
je recalcule ma trajectoire
maintes et maintes fois
en faisant bien attention
quand c’est le temps
de poser mon pied sur la lune
sous les projecteurs
je fais semblant
sachant qui je suis vraiment
2023
la nuit
avec toute son inquiétude
quand la vérité te blesse
quand le cœur te chavire à l’envers
quand la tête te tombe devant
qu’elle te regarde
les yeux droits dans les yeux
et qu’elle te demande
— es-tu là ?
2023
rien n’est plus blessant
qu’une vérité qui ne l’est plus
quand la désillusion te surprend
la confiance violée
tout s’éteint
ravage
mensonge
et désolation
le cynisme tranchant
tu bascules dans l’autre monde
à l’envers du décor
où tu demeures
ultrasensible à la vérité
2026
le cœur a ses raisons que la raison ignore
— Blaise Pascal
rien n’y paraît
comme une chapelle sous terre
que personne ne voit
avec ses reliques et ses prières
une crypte dont la paroi fragile
abrite un aveu qui consume
toute forme de vie
un désir ardent
sous une cathédrale d’intentions
2021
quand on se voit
nos images diffèrent
de celles que l’on voit
forcément
puisque je ne te vois pas
comme tu me vois
je te vois devant moi
mais l’image de toi que j’ai en tête
n’est pas la même que celle que tu as
toi, de toi
et celle que tu t’es faite de moi
n’est pas la même que je me suis faite
moi, de moi
sûrement pas
ces images qu’on a en tête l’un de l’autre
prennent toute la place entre toi et moi
et malheureusement, des fois
il n’y a plus d’espace autrement
la plupart du temps, bien sûr, on s’ajuste
je mesure l’image que je garde de toi
à celle que j’observe quand tu es là
je modifie doucement ton image
et tu modifies la mienne
chacun sans trop s’en rendre compte
d’autres fois
le titan qui t’accompagne
quand tu penses à moi
il se tient là
entre toi et moi
mais ce n’est pas moi
pas du tout, même !
en tout cas
pas celui que je pensais être moi
inversement
celle que tu penses être toi
n’est pas la titane que je vois
ou que je pense voir
quand je te vois
c’est le choc des titans
2021
partout où j’allais
mon véhicule était ma prison
| *Poèmes 17 à 33 | 2023–2026* |
La sortie n’est pas d’ajuster les images plus soigneusement — c’est de donner sans se regarder être vu. L’image-miroir est désactivée. Le soi est redéfini hors de l’économie des images. La ressemblance devient téléologie, non origine du désir.
2023
démolir les murs
tout défaire
pour ouvrir l’espace
dessiner les contours (s’il le faut)
mais ne jamais ériger de barrières
permettre à chacun d’agir
défoncer
abolir
tout détruire
tout jeter par terre
faire un pas en avant
deux pas en arrière
et revenir
sans craindre les représailles
faire de la place
libérer le plancher
entrer dans la danse
et quand tout est fini
la poussière toute retombée, retirée
enfin respirer l’air qui passe
profondément
étendre le regard
loin
très loin même !
espérer bien au-delà
et reconstruire le vide
2021
par-delà les frontières
la beauté nous propulse
d’un univers à l’autre
2020
la terre s’ébranle, encore une fois
et mes souvenirs se balancent en vrac
ma vie comme point de départ
je recommence mon voyage
de long en large
je revisite chacun de mes pas
tout est étudié, mesuré
tout est transposé, remanié
je cherche à ressaisir chaque moment
à réguler, assainir, expliquer
inextricable beauté
tu me déstabilises
2023
avec ses prétentions
ses préférences multiples
ses habitudes et ses conventions
ses traits familiers
la beauté
une étincelle pour l’intellect
un baume sur le cœur
polymorphe perpétuelle
sans définition précise
toujours agréable
par la grâce, l’élégance ou le charme
la beauté vient nous chercher quelque part
et nous transporte ailleurs
2023
je suis l’amalgame des essences
au fil du temps cumulées
une urne vivace remplie de fragrances
et je brûle
effluve naturelle élevée jusqu’au ciel
j’espère être agréable à mon Créateur
2023
tendre la main
donner généreusement
comme on verse de l’eau dans un vase
sans compter
sans regarder
sans s’en soucier
jusqu’à ce que ça déborde
sans s’inquiéter d’en perdre
ou d’en gaspiller
tendre vers l’autre
en espérant que l’eau soit bonne
en espérant que la joie surgisse
et que la vie nous surpasse
2024
quand on s’adresse à l’autre, malheureusement
ce qu’on pense connaître prend toute la place
l’image de ce qu’on pense savoir encombre tout
elle s’immisce devant ce qui existe vraiment
et cache la plus grande part de ce qu’on ne sait pas
et pourtant — comme un voile tendu dans le vent —
ce qu’on sait, propulsé par ce qu’on ne pense pas
si l’esprit restait ouvert assez longtemps
nous permettrait de traverser la mer
et d’atteindre le rivage de l’autre
au rivage de l’autre, les coquillages
chacun est un nouveau vent
un nouveau souffle
une nouvelle forme à reconnaître
qui attend là-bas, au point de rencontre
entre l’image de ce qu’on connaît peu
et la mer de ce qu’on ne connaît pas
2024
cristal des profondeurs
sous la pression
te voilà remonté jusqu’à moi
cristal muet
translucide
laisses passer
la lumière
ne dis rien
ne reflètes rien
laisses juste passer
l’émotion révélatrice
à la pupille de l’abîme
2024
La pensée de l’univers qui m’habite se situe au cœur des perceptions que me procurent mon corps physique. Les relations que j’entretiens avec les autres corps autour de moi, qu’ils soient animés ou inanimés, enrichissent et définissent les connaissances que je possède.
Mon univers personnel, façonné par la dynamique des choses qui m’entourent et constitué par l’ensemble des pensées qui m’habitent, interagit avec un autre univers. Au travers des sens que me procure mon corps, cet autre univers, composé de ce qui existe indépendamment de moi, entre en relation constante avec le mien : ils se confrontent, se marient et parfois même s’expulsent l’un l’autre — probablement plus souvent que je ne m’en rends compte.
Ainsi, mon univers personnel dépend de l’acuité de mes sens, eux-mêmes déterminés par la nature de mon corps : un corps spirituel perçoit des réalités spirituelles, un corps céleste des réalités célestes, et un corps terrestre des réalités terrestres. Mon corps, étant l’hôte de mes pensées, en délimite nécessairement les contours.
Malgré ces limitations, l’imagination me pousse à dépasser ces frontières : en créant des pensées qui interagissent entre elles, elle peut générer de nouvelles réalités avec lesquelles le corps peut interagir ; mais probablement toujours dans un univers restreint par l’expérience corporelle accessible par nature.
De fait, l’univers que je connais, limité par la nature de mon corps, les contraintes de mes sens, et l’imagination conditionnée par ma propre expérience, n’a rien à voir avec l’univers tel qu’il est réellement.
Peut-on percevoir la réalité dans son entièreté ? J’en doute.
Il existe également un troisième univers, perçu et partagé sous différentes formes par une communauté évoluant dans un espace partagé. Bien qu’il n’existe pas concrètement, il est bien réel dans une culture commune. Il agit comme une sorte de pouponnière d’imaginaires individuels et collectifs. Ce troisième univers, extrêmement complexe, se déforme et se reforme continuellement en fonction des interactions d’un groupe et des choses entre elles, chaque individu y contribuant par son point de vue personnel. Bien que malléable, il est perçu comme fixe et réel dans le moment présent, dictant les lois auxquelles nos pensées tentent de se conformer.
Ce troisième univers commun, incohérent par nature, car construit d’un amalgame de perceptions interdépendantes, nourri par l’interaction des êtres avec l’univers réel, constitue un tissage hétérogène de croyances et de pensées plus ou moins conscientes. C’est dans ce troisième univers que je forme toutes mes connaissances. Pour enrichir mes propres connaissances et mieux comprendre ce qui m’entoure, j’ai besoin des perceptions d’autrui.
Au-delà des limites imposées par notre corps et nos sens, la quête de la vérité ultime semble insaisissable, échappant à notre compréhension limitée. Pourtant, c’est précisément cette quête, nourrie par l’interaction avec les autres et les mondes que nous percevons, qui enrichit notre existence et donne un sens à notre univers personnel. Bien que l’essence véritable de la réalité réside dans une totalité inaccessible, elle se révèle dans la richesse des perceptions et des échanges qui nous unissent.
25 mars 2025
chacun dans sa bulle
conscient à moitié
concentré sur soi
avec l’espoir d’y rencontrer l’autre
chacun dans sa bulle
on se côtoie
on tourne en rond
la plupart du temps
seul
on avance à petits pas
on s’aventure à tâtons
sans voir bien loin devant soi
je te vois
à peine
tu me vois
à peine
on se voit dans une image
tracée à la surface des rencontres
à l’encre de nos aspirations
nos bulles fragiles
faites d’images superposées
je me vois
dans une image imaginée
et j’y crois
dur comme fer
quand la bulle éclate
je suis perdu —
tout pète de partout
mais te voilà
enfin
sans aucune carapace
te voilà sans protection
vulnérable
prête à me rencontrer
avec des images éparpillées
tout autour de toi
toujours dans tes souvenirs
en train de te fatiguer
à chercher cette image là
à travers toutes celles
qui sont tombées
dispersées dans le temps
une autre se forme déjà
et je demeure à l’intérieur
dilué dans une figure difforme
emprisonné dans une bulle
prête à éclater
à tout moment
26 mars 2025
dans ton imagination
je déborde de tous côtés
je ne tiens plus
en place
les fers cèdent
je suis sable mouvant
insaisissable
tu ne peux plus me retenir
si tu cherchais à me piétiner
tu t’enliserais
je suis un souffle vaporeux
qui respire l’air du printemps
après un hiver trop dur
je suis fleur qui éclot
oranger qui se réveille —
dans mon imagination
26 mars 2025
personne ne me voit
tous supposent que je sois
en quelque sorte
un amalgame
tissé dans la multitude
je suis un collage de bribes éparpillées
dans l’imagination d’une foule
je suis une étoile à la dérive
relancée mille fois dans la mer
une image organique
en restitution perpétuelle
26 mars 2025
sans image
je suis là
vivant
avec mon souffle
mes os
ma chair
tout mon corps
présent devant toi
sans prétention
cette image reconstituée
à l’intérieur de tes yeux
ce n’est pas moi
je refuse
je m’oppose
à n’être qu’un reflet
projeté dans tes pensées
JE SUIS
que je sois vivant
tout autrement
sans artifice
un feu vibrant
que j’espère
aimant
2025
l’eau coule tous les jours
entre la Rive-Sud et Montréal
sans le combattre
laisse aller le fleuve
aux rapides de Sainte-Marie
tu peux remonter à sa source
mais tu ne peux l’empêcher
laisse-le couler
Be water, my friend
— Bruce Lee
2026
le soleil
de cycle en cycle
transporte
le chant des oiseaux
de lieux en lieux
comme s’il n’existait pas
de frontières
2025
semblable à son image
mes yeux tournés vers Lui
son cœur tourné vers moi
je me sens
si privilégié
si choyé
si béni
et tant aimé
2026
sourire abysmal
dans mon orgueil dérisoire
la comparaison résonne encore
je tremble d’amertume
à contempler ta nature
nettement supérieure à la mienne
ma vision du monde
entame une métamorphose
singulière
jusqu’à te ressembler
peut-être
un jour lointain
en puissance
en pureté
Mirage — 33 poèmes, 34 ans
Enrico J. Lévesque — 1992–2026