la traversée de la douleur

\newgeometry{margin=3cm} \begin{titlepage} \centering \vspace*{4cm} {\fontsize{30}{40}\selectfont\bfseries la traversée de la douleur}\[1.4cm] {\large\itshape Poèmes choisis — 1992–2026}\[2.5cm] {\large Enrico Lévesque} \vfill \end{titlepage} \restoregeometry

\setcounter{tocdepth}{1} \tableofcontents \cleardoublepage

\vspace*{3cm}
\textit{entrer dans le gouffre \\pour en ressortir \\de l'autre côté}
\clearpage

la descente

\newpage \vspace*{2cm}

le gouffre

je n’ai pas le courage d’y plonger
dans cette fosse lugubre
remplie de mystères

j’y lance quand même un regard de temps à autre
pour y percevoir des créatures étranges
au fond qui grouillent dans la pénombre

mais je n’ose jamais m’attarder trop longtemps
chaque jour laissé-là à pourrir
dans le gouffre de l’oubli

\newpage \vspace*{2cm}

« y »

y glisser
y revenir
y aller
y voir
y plonger
m’y installer

mais c’est où ce « y » ?

\newpage \vspace*{2cm}

funambule

je marche sur un fil
au-dessus du vide
en équilibre
sur ma ligne de vie

j’hésite
un pas en avant
un pas en arrière
je titube

si je glisse
je vais me fracasser

\newpage \vspace*{2cm}

s’enliser

peser sur l’autre
et souffrir en silence
sentir le poids du marteau
cogner sur l’enclume
à répétition

voir l’autre s’enliser
sans issue
submergée d’inquiétude
et sombrer avec elle
sans pouvoir rien y faire

\newpage \vspace*{2cm}

le silence des pierres

les pierres
impassibles à travers les âges
absorbant le cri des plaintes
elles se taisent
depuis des millénaires
et leur silence nous crie aux oreilles

les pierres
essuyant le sang des massacres
témoins du chaos
elles crient en silence

« Arrêtez ! Arrêtez ! »
nous suppliant constamment
depuis si longtemps

la Terre éclatera !
les rochers se fendent déjà

\newpage \vspace*{2cm}

tourbillon

ce qui nous a frappés
à moitié dans le monde
j’en suis seul survivant

nos amours en suspension
nos relations écorchées
nos convictions ébranlées

à la dérive sur mille et un repères
j’embarque pour le tourbillon

\newpage \vspace*{2cm}

insouciance

parti à la lisière des horizons mensongers
j’en suis revenu
tout enroché de montagnes

« Tu as tant souffert ! »
t’es-tu exclamée

sans pouvoir rien faire
ton angoisse m’étonnait
sans savoir
sans comprendre

toi, surprise
comme emprisonnée dans un pays étranger
dont j’étais souverain

puis je suis reparti

le fond

\newpage \vspace*{2cm}

le puits

à cet endroit
où je passe mon temps
là-bas
au bout de la corde raide
suspendu
dans les dessous du monde
dans un trou
entre mes deux pieds
je me tiens debout

noir tout à fait
sombre en dedans
comme un puits


P.S.
plus le puits est sombre et calme
plus son eau est fraîche et claire

\newpage \vspace*{2cm}

la mort à petit feu

la mort à petit feu fait son nid

quand elle se réveille
la nuit
hors de contrôle
à plein gosier
la douleur crie

et puis
sans faire de bruit
elle se rendort

et je dors à ses côtés
tranquille

\newpage \vspace*{2cm}

disparu

mon passé
je ne le retrouve plus
je l’ai perdu

trop longtemps dans mes poches
il a disparu

\newpage \vspace*{2cm}

anonyme

j'habite une tristesse
que je n'ai pas pris la peine de nommer

(Virginie Savard, Les deuils transparents)


cette tristesse
draine ma maison jusqu’à la mer

chaque soir
quand vient le temps de dormir
je me couche dans un lit de larmes
seul au milieu du secret

cette peine ne se nomme pas

\newpage \vspace*{2cm}

tragédie

en boucle dans ma tête
la tragédie rejoue

les personnages tombent
un à un
jusqu’à ce qu’il n’en reste
plus qu’un

moi seul dans l’amphithéâtre
figé sur le granite

\newpage \vspace*{2cm}

au pied d’un arbre

au pied d’un arbre dans un jardin
un homme et mille ans de vie

des larmes coulent à flots sur son visage
ses yeux bien enfoncés dans une terre invisible
il voit plus clair de tout son cœur

une puissance s’est déposée sur ses épaules
il porte des peines qu’il ne connaissait pas
des souffrances qu’il ne savait pas lui appartenir

rendu au bout tout à fait du voyage
son âme s’est éclatée
elle gît au pied d’un arbre
et mille ans de vie ornent ses pensées

\newpage \vspace*{2cm}

à l’agonie

un jour j’écris
un jour je lis
mais toujours
je m’ennuie

un jour je crie
un jour je prie
mais toujours
je suis seul

un jour je cours
un jour je marche
mais toujours

l’agonie me suit

\newpage \vspace*{2cm}

sans appui

chercher partout
la main tendue
perdu

chercher le cœur
chercher la tête
chercher le réconfort

chercher toujours
sans arrêt
sans appui

perdre le sens des choses
perdre son chemin
tout perdre
et rien

rien à trouver
rien à percevoir
rien à s’accrocher

\newpage \vspace*{2cm}

dégoût

les passants le frôlent du regard
son sac de couchage en déséquilibre
entre la gêne et le dégoût

depuis longtemps
le froid ne l’atteint plus
les regards glissent sur lui
on ne le voit plus

\newpage \vspace*{2cm}

inassouvi

mes larmes sèchent d’être tristes
faute de n’avoir jamais su en trouver la source

\newpage \vspace*{2cm}

fracture

je suis resté là
à pleurer dans la douleur
l’incompréhension et la honte

ça ira mieux
je me suis dit dans ma fuite
sans moi à la maison

mais tout s’est écroulé
sans moi à la maison

\newpage \vspace*{2cm}

passager

le long du tunnel
les dents serrés
il se referme
dans son livre clos

il ne fait que passer

\newpage \vspace*{2cm}

dans la nuit

attendre
sous les couvertures
toute la nuit

sans penser
faire le vide
les amertumes du jour
les inquiétudes du soir
évadées dans un souffle

veiller sur l’oreiller
sans penser à rien
encore une fois
basculer dans le vide

la nuit réparatrice
le matin révélateur
le jour porteur

la vie tranquille
les enfants
le mariage
le travail

malgré les conflits —
à la maison
au travail
dans le pays

il y en a des conflits !
à la maison
au travail
dans le pays

le pivot

\newpage \vspace*{2cm}

dans la tempête

pendant longtemps malgré la peur
rester là sur la rive de l’autre
à espérer la lumière qui viendra un jour

de soi vers l’autre et de l’autre à soi
dans la tempête au milieu des échanges
la lueur provient des deux rivages

\newpage \vspace*{2cm}

chardons

au travers des épines
dans la douleur écorchés
les chardons se retournent
avant de fleurir

\newpage \vspace*{2cm}

slap !

slap en pleine face !
à grands coups de mensonges
et de semi-vérités

bouche bée
encore abasourdi
je cherche à comprendre
je repasse dans mon souvenir
la scène constamment
l’incohérence tranquillement s’estompe

slap !
slap !
slap !

ça ira mieux demain

\newpage \vspace*{2cm}

assainir

immergés
laisser la saumure
s’infiltrer jusqu’aux os

amers en entier
de sel immaculés

\newpage \vspace*{2cm}

fixation

garder la tête hors de l’eau
pour reprendre son souffle
et ne pas sombrer dans la turbulence

sous l’horizon vacillant
entre le doute et la peur

garder la tête hors de l’eau —
ma seule fixation

\newpage \vspace*{2cm}

le colporteur

je vis dans une cage
je n’ai personne en qui croire
je fais semblant comme au théâtre
j’invente la vérité

je me retrouve au bout des limites
étranglé de sombres présomptions
dans l’invivable
je fuis sans relâche
ma propre présence
infecte

ma vie n’est qu’un long souvenir
compliqué

— mais voilà qu’on frappe à ma porte

on arrive au balcon
à l’entrée, le colporteur se présente
rempli de miel jusque dans les yeux
il offre d’abord sa présence

— méfie-toi !

et tu te réjouis d’avoir fermé la porte
avant que son pied n’atteigne
l’intérieur de la maison

à l’entrée, le colporteur
une autre fois encore
avec sa présence toujours
et du miel

séduite
tu l’invites dans ta maison
et son pied se pose à l’intérieur
tu sens venir son corps en entier
comme une structure qui entre
entre les yeux et le pied

et tu te réjouis

\newpage \vspace*{2cm}

la mort, mon handicap

ma maladie, c’est la mort
mon handicap, c’est de refuser d’y croire

la remontée

\newpage \vspace*{2cm}

debout

tout les jours
sous le soleil
je me tiens debout

malgré tout
malgré moi
et la douleur

\newpage \vspace*{2cm}

acceptance

respirer la douleur
pour l’absorber calmement
en toute confiance
sublimer l’angoisse
et soupirer jusqu’aux étoiles

\newpage \vspace*{2cm}

guérison

en mettant le doigt dessus
la docteure m’a libéré

la douleur vive m’a révélé son nom

mieux la connaître enfin
me permet d’envisager
guérir à chaque pas

\newpage \vspace*{2cm}

désir ardent

marcher sur quinze années
la hanche disloquée

marcher encore deux ans de plus
la canne à la main comme une offrande
la souffrance sublimée dans la prière

jusqu’au dernier jour
la douleur aiguë de retour
dans mon effondrement

longtemps cloué sol
j’ai contemplé la fin

\newpage \vspace*{2cm}

problème

raconte-moi ton problème
ne laisse aucun détail

ensemble nous remonterons à la source
et nous découvrirons ses causes racines

ensemble, c’est promis
je ne te laisserai pas tomber
tout seul

\newpage \vspace*{2cm}

assis par terre

assis par terre dans un coin de la ville
il y avait un jeune homme barbu très mal en point
la tête enfouie dans la poussière de son manteau

j’ai déposé une pièce dans sa tasse
il m’a dit merci
mais j’avais plus envie que lui de dire merci

assis par terre
j’ai vu là un homme exténué
essayant de mettre en place ses idées fourbues
comme moi-même déjà
assis par terre dans mes ambitions

des racines depuis mon enfance
me donnent le désir de servir —
un héritage laissé par mes parents
et la foule de mes ancêtres

ce legs précieux m’a sauvé du fond de l’amertume

\newpage \vspace*{2cm}

je reviens à la vie

depuis longtemps mort et disparu
je reviens aujourd’hui à la vie
avec ce sentiment d’urgence
et mes anciennes raisons de vivre
depuis si longtemps mort et disparu

\newpage \vspace*{2cm}

coma

mon frère ne s’arrête plus de dormir
ça fait si longtemps qu’il rêve
qu’est-ce qu’il fait
toujours dans le coma
quelqu’un va-t-il le réveiller

il est arrivé quelque chose de grave
un traumatisme transcendantal
un blocage total
prisonnier de son imagination
il s’est créé un monde parallèle
et le rêve l’a emporté complètement

il a perdu tout contact avec la réalité
ses sentiments déconnectés
ses émotions piégées là-bas
impossible de le rejoindre
mais comment faire pour le réveiller

faut-il trouver le moyen d’entrer
à travers un canal de l’autre monde
et parler pour lui dire avec autorité :
allez ! debout ! lève-toi, rêveur, participe
le monde ici aussi en vaut la peine

\newpage \vspace*{2cm}

j’ose encore croire

je ne comprends pas ton intention

as-tu vraiment envie de dire
ce que tu dis
as-tu vraiment l’intention de faire
tout ce que tu fais
que cherches-tu ?

où l’as-tu placé, mon cœur ?
comment l’as-tu perdu ? si loin
va-t-il me revenir un jour ?

j’ose encore croire que oui

\newpage \vspace*{2cm}

chambranlant

debout sur une chaise berçante dans le monde
je crie ma joie de grandir à l’envers

parmi les dogmes qui s’effritent
mes certitudes s’effondrent
dans la désillusion totale

hésitant
ballottant
chambranlant

mais toujours debout
à travers l’impossible réalité du temps

\newpage \vspace*{2cm}

instabilité

l’instabilité, grâce à elle
je reste là
à chercher appui dans le ciel

à chercher la source
la fontaine pour continuer d’aimer
sans jamais cesser de tituber vers elle

\newpage \vspace*{2cm}

Femmes parmi les femmes

Nous attendons patiemment à l’extérieur du mur érigé pour nous tenir à l’écart — femmes exilées, en marge d’une société dirigée par des hommes assoiffés de sang.

Nous avons subi des sévices multiples, écouté les plaintes, essuyé les abus. Nous avons rêvé d’un autre monde, couchées dans nos chambres, ou dehors, avec nos enfants près de nous, jouant avec eux pour alléger la souffrance, espérant qu’un jour meilleur viendrait, avant qu’il ne soit trop tard… avant la fin du monde.

Nous avons veillé sur nos parents, et nos amis, pansé les blessures, consolé les malheureux. Nous avons pleuré nos peines et dormi avec le mal à nos côtés, dans l’angoisse des prochaines attaques, à surveiller… à aimer malgré tout… jusqu’à nous attendrir.

Nous avons gravé notre histoire sur les tablettes de nos cœurs et aimé les hommes jusqu’à les laisser entrer dans nos ventres, jusqu’à les faire jaillir de nos reins. Nous avons offert nos corps pour enfanter l’humanité, et nous espérons pour elle toutes nos belles attentions.

Notre histoire est celle de notre résistance, de notre espérance, de nos rêves et de nos mains tendues. Nous avons nourri, embrassé et chéri nos enfants. Nous les avons regardés jouer dans les prairies, gravir les montagnes, et redescendre vers les villes. Nous les avons observés, corrigés, et nous espérons pour eux le meilleur de nos vies, le meilleur de nos pensées, le meilleur de nos rêves.

L’humanité que nous avons enfantée nous a été enlevée. Le mensonge, la cupidité et l’avarice nous l’ont volée; mais nous gardons espoir qu’elle nous reviendra un jour — dans le malheur, la souffrance ou la mort.

Nous vous avons donné notre dévouement, notre générosité, notre tendresse — à vous, nos enfants — et nous vous avons observés grandir. Nous vous avons portés en notre sein… et nous continuerions jusqu’à nous laisser mourir de fatigue et d’épuisement, s’il le fallait.

Nous sommes femmes parmi les femmes, mères parmi les mères, témoins de votre vie et de votre mort — vous, nos enfants, malheureux dans ce monde étrange, devenus tels que nous ne l’avons jamais voulu.

Ne nous accusez pas de vos malheurs, car si l’histoire avait été écrite de nos mains (au lieu de notre sang), il en aurait été tout autrement.

Sachez, ô hommes, que vous nous reviendrez assurément, puisque nous retournerons tous, un jour ou l’autre, d’où nous sommes venus.

de l’autre côté

\newpage \vspace*{2cm}

la rose et le jardinier

le jardinier prit la rose
la garda longtemps près de lui
très longtemps
avant de la laisser dehors
dans le jardin

il l’arrosa
il la nourrit
il la réchauffa la nuit
quand elle pleurait à cause du froid
quand ses épines se tournaient vers elle
tellement la nuit lui faisait peur
tellement le froid lui faisait mal

longtemps vraiment
très très longtemps
il lui sembla à la rose
le temps qu’elle resta là
sans son jardinier
sans la chaleur du jour
sans la douceur de l’été

puis un jour elle a fleuri
des petites amours sorties d’elle par milliers
des petits soleils parfumés qu’on voudrait croquer

et le jardinier, tout fier de son oeuvre
avec toute son admiration, lui dit :
« Vois comme tu es belle :
des milliers d’étoiles sont sorties de toi. »

\newpage \vspace*{2cm}

élixir

cinq femmes en exil
meurtries par les traditions des hommes —
elles parlent de leur solitude

dix femmes solidaires
si profondes dans leur féminité
que le silence des pierres retentit
jusqu’au bout du monde

jusqu’à nous
l’élixir insufflé
le temps d’une parole en danger





Lors d’une lecture publique, dix femmes ont récité des poèmes de cinq autrices en exil, autrefois emprisonnées dans leur pays d’origine pour avoir dénoncé les injustices faites aux femmes. Ces voix absentes, mais puissantes, nous ont traversé toute la soirée. Transmission silencieuse — élixir de résistance et de beauté.

\newpage \vspace*{2cm}

résurrection

dans la douleur
la misère et les pleurs
comme des semences
éparpillés sur la terre

nous nous enfouissons
avec l’espoir de grandir
un jour
et d’atteindre le ciel

dans la patience
croire
servir autrui
les mains tendues
pour apaiser le feu

et mourir
pour ressusciter un jour
de l’autre côté du monde

\newpage \vspace*{2cm}

fenêtre ouverte

je pense à lui
dans sa chambre
avec ses jouets
ses petits souliers…

je l’entends encore
me parler doucement
de sa voix claire
résiliente jusqu’à la mort

je laisse la fenêtre ouverte
à chaque nuit au clair de lune
afin qu’il puisse encore et encore
aller et venir

\newpage \vspace*{2cm}

Ma douleur en offrande

Lorsque venait le temps d’aider quelqu’un financièrement dans ma jeunesse, je comparais toujours le montant que je m’apprêtais à donner au prix d’une caisse de bière. Je me disais que si j’acceptais de dépenser cet argent pour m’amuser, je pouvais aussi bien prendre un montant équivalent pour aider quelqu’un dans le besoin. J’appliquais ce principe pour justifier mon désir d’aider.

Je revenais du travail le jour où j’ai pris la décision de partir en mission. Les déplacements dans le métro de Montréal ont toujours été pour moi un défi à cause des longs corridors interminables. Les stations de métro sont construites pour accommoder les trains, pas les gens — surtout pas ceux qui, comme moi, ont du mal à marcher. Ce jour-là, quand je suis arrivé au coin de la rue De La Roche, après être descendu de l’autobus qui longe la rue Laurier, à peine avais-je franchi le coin que ma hanche s’est mise à me faire très mal, tellement que je devais m’appuyer sur les clôtures le long du trottoir entre Laurier et Saint-Joseph pour éviter de m’écrouler.

La distance entre l’arrêt d’autobus et l’immeuble où j’habitais sur De La Roche fait environ 140 mètres, mais je n’arrivais pas à m’y rendre. J’avais lancé ma canne au bout de mes bras quelques jours avant ce moment décisif.

C’est à ce moment-là, paralysé par la douleur aiguë, que je me suis mis à prier mon Dieu : « Ô mon Père, laisse-moi partir en mission! J’ai marché pendant quinze ans sur une hanche disloquée à faire des niaiseries, sans but, sans directions; je peux bien prendre deux ans de ma vie à marcher pour toi. La douleur ne me dérange pas. Je te dois bien ça. » Ayant reçu de l’Esprit la confirmation que je partirais, je me suis traîné jusqu’à la maison. J’ai donné ce jour-là ma douleur en offrande à Dieu.

Plus tard, au centre d’entraînement des missionnaires de Provost aux États-Unis, mon président de branche m’a demandé pourquoi j’avais décidé de faire une mission. Au moment où j’allais dire que mon attachement à Jésus‑Christ me poussait à le servir, je me suis mis à penser plutôt à sa bonté envers moi; sachant que c’était la source de mon dévouement — puisqu’il m’a aimé le premier — j’ai répondu tout simplement que j’avais décidé de servir parce que le Christ m’aimait.

Un peu plus tard, un médecin du centre m’auscultait pour clarifier ma condition de santé. Je me souviens de la surprise dans son regard lorsqu’il a mis le doigt sur ma tendinite aiguë. Il a exprimé son doute par rapport à ma capacité de faire du vélo. Je lui ai dit que je pouvais certainement; j’avais peur qu’on me renvoie à la maison à cause de mon handicap. Et pourtant, je ne mentais pas. J’ai fait du vélo chaque année depuis le premier printemps après l’accident que j’ai eu à l’âge de sept ans. Au contraire, le vélo m’a permis de garder une certaine mobilité.

On m’a laissé partir en mission. Je me suis procuré un vélo. Je l’ai gardé plusieurs mois, jusqu’à ce que je trouve quelqu’un qui en avait plus besoin que moi.

Les difficultés et la douleur m’ont forcé à réutiliser la canne au bout d’un an. À cette époque, lors d’une discussion avec un frère affligé par un type d’arthrite très rare et très douloureux, je me vantais que je pouvais marcher par la grâce de Dieu, sans trop de douleur, même avec ma hanche et mon handicap. Il m’a dit alors affectueusement : « Wait until you come back home. It’s not going to last forever. »

Le dernier jour de ma mission (au bout de deux ans) — tous les missionnaires qui retournaient chez eux mangeaient ensemble à la maison de mission où le président et sa famille habitaient — je suis sorti après souper pour aller chercher mes Écritures laissées dans la caravane. Quand je suis descendu du véhicule, un éclair de douleur m’a paralysé soudainement à la hanche, et je suis tombé par terre sur la pelouse devant la maison. Je suis resté étendu sur le sol pendant un long moment, le temps de réaliser que mon dernier jour de mission marquait la fin de ma bénédiction.

\newpage \vspace*{2cm}

dragon

dans le ventre du dragon
au milieu d’étranges sentiments
la fournaise s’ouvre béante
et la chaleur nous consume

la souffrance nous envahit
au creux du dragon
l’horreur nous sort par les naseaux

\newpage \vspace*{2cm}

serment

immuables promesses scellées sur nos lèvres

grâce au sang versé sur l’idumée*
le sacrifice déposé sur l’autel
devient le Roc de notre foi
et dans le temple merveilleux
la force de l’alliance qui nous unit

immuables promesses versées sur nos têtes





* idumée : le monde

\newpage \vspace*{2cm}

bien étrange

j’ai rencontré sur mon chemin
un étrange sentiment

un lion penché sur sa proie
cherchant à remplir le vide —
la mort de l’un
nourrissant la vie de l’autre

dans la douleur inévitable
le sacrifice par le sang
fait jaillir la vie

\newpage \vspace*{2cm}

cycle de vie

le lion mange la chèvre
la chèvre mange le chou
le chou mange la terre
la terre mange le lion

s’il n’y a pas de mort
il n’y a pas de vie


\newpage \vspace*{2cm}

La traversée de la douleur — 48 poèmes

*****
Explorer les différentes catégories