Un soir, après une visite au temple, mon beau-frère me rappela une discussion que nous avions eue des mois plus tôt sur le fait que nous étions chacun dans notre bulle, sans trop en savoir sur l’autre, et même sans trop en savoir sur nous-mêmes. Nous nous disions que nous étions dans le monde, avançant chacun dans notre vie à tâtons, faisant nos expériences et cherchant à faire mieux que par le passé. Il me fit remarquer qu’il ne connaissait pas grand-chose de moi, de ce qui m’habite à chaque instant. Je ne connaissais pas beaucoup de lui non plus. De plus, cela fait longtemps que j’ai la forte impression de ne pas connaître grand-chose de moi-même, et par extension, des hommes en général.
J’ai fait une lecture très intéressante : il s’agit d’un chapitre du livre Temple and Cosmos de Hugh Nibley, intitulé « The Circle and The Square ». L’auteur y parle de la symbolique du cercle et du carré dans les civilisations anciennes, symboles que l’on retrouve dans les temples sacrés de nombreuses cultures, tant anciennes que modernes. Une image particulièrement marquante a nourri ma réflexion sur mon sentiment de désorientation dans le monde et sur la manière d’y remédier.
Chaque personne est, en quelque sorte, le centre de l’univers, le centre de l’univers tel qu’elle le conçoit ; et comment pourrait-il en être autrement ? Puisque nous nous mouvons dans le monde grâce à ce corps merveilleux qui nous sert de véhicule et qui préserve notre intégrité et notre identité. Sans lui, je pense que nous nous dissoudrions dans l’univers sans même en prendre conscience. De la même manière, notre corps spirituel, dans notre existence prémortelle, nous servait à la fois de véhicule et de protection, mais dans un tout autre monde que celui-ci. Ici, nous percevons l’univers qui nous entoure par nos cinq sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Toute l’information qui nous parvient du monde extérieur passe par l’un de ces cinq canaux. Chacun évolue ainsi dans sa propre sphère selon ce qu’il voit, entend, touche, goûte, sent, et ce qu’il comprend à travers le prisme de son expérience et de son interprétation. Chacun est, en quelque sorte, un nomade en perpétuel mouvement. Le seul moyen de trouver une certaine stabilité dans cette errance constante est de s’appuyer sur des points de repère pour être guidé sur la route.
J’en arrive à l’image qui m’a interpellé en lisant ce chapitre : le processus de transformation de la crème en beurre. Au départ, la crème est plus ou moins liquide. La matière solide est là quelque part, mais invisible. Sous l’effet d’une intervention humaine, la crème est battue ou agitée dans une baratte, encore et encore. Grâce à la répétition du mouvement circulaire, des grains solides de babeurre apparaissent. Ces grains sont la base du beurre. Le mouvement circulaire déclenche la transformation et, grâce à la force centrifuge, fait émerger un centre où le solide s’amasse : la base. Le mot latin fundamentalum tire son origine d’un terme signifiant aussi la base du beurre (babeurre) : les fondements. Nibley utilise cette image pour développer la symbolique du cercle.
Les points de repère mentionnés ci-dessus sont les pôles autour desquels nous tournons. Dieu nous donne ses commandements et ses principes doctrinaux comme des lois pour guider notre comportement. Nous évoluons dans un mouvement circulaire, d’expérience en expérience, à l’intérieur de ce cadre — d’où la symbolique du carré ou de l’équerre — jusqu’à ce que ces vérités immuables transforment nos vies.
Les sentiments éternels qui nous transforment n’apparaissent pas spontanément. Dieu utilise le Saint-Esprit ou la lumière du Christ pour éclairer notre intelligence et faire émerger en nous des sentiments comme l’amour, la droiture et la bonté. De même que le babeurre apparaît tout à coup dans la crème et la transforme d’une matière liquide en une masse solide, ces sentiments éternels, inspirés par Dieu, nous transforment en des êtres divins.
Les plus anciennes structures humaines découvertes de nos jours ont souvent une forme circulaire, avec des repères basés sur le mouvement des astres, des points de référence constants en lien avec notre position dans le cosmos. Il est évident que les anciens savaient que nous sommes en mouvement dans l’univers. Utiliser des points de repère tels que les solstices et les équinoxes nous situe dans le temps et l’espace, ce qui semble avoir permis aux civilisations anciennes d’atteindre une stabilité relative. Mais il y a plus encore. La cérémonie annuelle du roi de Babylone rappelle en tous points l’histoire de la mort et de la résurrection du Christ. À divers endroits du monde et à différentes époques, des cérémonies commémoratives retraçaient le plan du salut. Les anciens se remémoraient ce plan chaque année pour préserver une certaine stabilité. Et c’est encore ce que nous faisons aujourd’hui dans les temples.
Ainsi, le remède au mal du pays, au sentiment de solitude et de désorientation dans un monde étranger, réside dans la fréquentation du temple. C’est là que notre place dans le cosmos et le grand plan du salut nous sont rappelés. Dans la maison du Seigneur, on nous enseigne continuellement les principes de la doctrine du Christ, ainsi que les symboles et le langage éternel qui nous définissent depuis avant la fondation du monde et qui façonneront notre devenir éternel. L’Esprit de Dieu peut alors nous instruire directement et personnellement pour nous métamorphoser, à l’image des grains de babeurre — les fondements — qui amorcent la transformation de la crème en beurre dans un mouvement perpétuel.